Idées de la Tripartition sociale

Comprendre les idéaux de Liberté, Égalité et Fraternité pour les réaliser

Méphistophélès avec le fou de la cour, qui tient haut une poignée de billets.

La politique monétaire allemande éclairée par le Méphistophélès de Faust

24 January 2015 administrateur 0 Comments

L’opposition de la Bundesbank à la politique monétaire de la BCE est au centre de la politique monétaire européenne, comme l’ont fort justement démontré les analyses de Vincent Brousseau et François Asselineau1.

La politique allemande est en effet caractérisée par la recherche de stabilité monétaire. Généralement on l’explique par le traumatisme de l’hyperinflation de 1923. Certes l’histoire marque toujours les esprits, mais cette seule explication psychologique peut aussi aveugler sur des fondements tout autres de cette politique.

La culture allemande est profondemment marquée par ses auteurs classiques et en tout premier lieu J. W. von Goethe. Ceux-ci éclairant souvent de facon pénétrante des problèmes que nous pensons bien à tort comme propres à notre temps, il ne faut pas du tout s’étonner que le Président de la Bundesbank, Jens Weidmann, traita en 2012 lors d’un discours alors très remarqué la question suivante: « Papier-monnaie, financement de l’État, inflation. Goethe toucha t-il le problème central de la politique monétaire ? ». Dans son introduction, il présenta sa thèse:

« Goethe a effectivement touché il y a 180 ans le cœur du problème de la politique monétaire moderne basée sur le papier-monnaie et lui a donné une forme littéraire qui ne pourra jamais être imitée. »

Nous proposons ci–dessous la traduction d’une partie fort intéressante de ce discours.

 

 Extrait du discours de Jens Weidmann, le 18 décembre 201218ème Colloque de l’Institut pour la recherche del’histoire bancaire (Institut für bankhistorische Forschung – IBF).

« […] Pour mémoire nous allons décrire la scène de la création de la monnaie dans le 1er acte de la 2ème partie de Faust. Méphistophélès, déguisé en fou de la cour, parle à l’Empereur alors en grande difficulté financière:

« Où ne manque t-il pas quelque chose ?A celui-ci, il manque ceci. A celui-là, il manque celà. Et ici, c’est l’argent qui fait défaut.“

L’Empereur finit par répondre aux tentatives adroites de persuasion de Méphistophélès:

« J’en ai assez du comment et du pourquoi. L’argent manque : et bien, crée-le. »

Et Méphistophélès répond :

« Je crée ce que vous voulez, et bien plus encore. »

Un bal masqué suit. Dans le tumulte, Méphistophélès pousse l’Empereur à signer un billet qui est dans la nuit-même multiplié et distribué comme monnaie2

. La mesure a d’abord du succès et tous sont enchantés. L’Empereur annonce plein de joie :

« Ecoutez et regardez donc le billet merveilleux qui a transformé le malheur en bonheur »

Et il lit sur le billet:

« Avis à qui veut l’entendre:

Le présent billet vaut mille couronnes. »3

Méphistophélès augmente encore la joie de tous en assurant:

« Un tel billet, en lieu et place d’or et de perles,

Est tellement pratique : on sait ce que l’on a.

Nul besoin de le marchander, de l’échanger,

On peut s’enivrer d’amour et de vin. »

Tous les protagonistes sont tellement heureux du prétendu bienfait qu’ils ne se doutent pas du tout que la situation leur échappe des mains. Certes l’Etat peut dans un premier temps se décharger de ses dettes pendant que la consommation privée augmente fortement. Mais la situation débouche sur de l’inflation et la monnaie est rapidement dépréciée et ne vaut bientôt plus rien.

C’est tout à fait impressionnant comment Goethe éclaire les liens potentiellement dangereux entre création de papier-monnaie, financement de l’Etat et inflation. D’autant plus que généralement on n’associe pas Faust et Goethe à des sujets économiques, et encore moins aux politiques centrales monétaires.

Le Professeur Adolf Hüttl, entre autres, a démontré que Faust se laisse très bien expliquer économiquement. C’est l’ancien vice-président de l’ancienne Banque centrale régionale de la Hesse – il est présent ce soir, ce qui me réjouit beaucoup. Déjà en 1965 il écrivait dans la revue de la Banque centrale un texte très érudit sous le titre « L’argent dans le Faust de Goethe ».

Le Professeur Hans Christoph Binswanger de l’université de Saint-Gall4 – également présent ce soir,ce qui me réjouit aussi. – suivit la même direction et publia en 1985 un livre dont le titre est « Argent et Magie  – critique de l’économie moderne sur la base de Faust de Goethe ». La thèse centrale de Binswanger est que Goethe présente l’économie moderne avec sa créationmonétaire comme une poursuite de l’alchimie. Alors que les alchimistes classiques tentaient de transformer le plomb en or, c’est le papier qui est transformé en or dans l’économie moderne.

Effectivement le fait que les banques centrales puissent créer de l’argent quasiment à partir du néant, doit apparaître à de nombreux observateurs comme étonnant, étrange, et peut-être même  mystique, du domaine du merveilleux – ou bien du cauchemard. […] »

 

Dans la suite de son discours Jens Weidmann en déduit toute la responsabilité des banques centrales, qui ont le grand privilège d’être indépendantes et qui doivent être à la hauteur de leur mission de garantir la stabilité de la monnaie5.

Dans ce colloque axé sur l’histoire bancaire Jens Weidmann appuie donc son analyse sur la pensée de Goethe et en tire la source de son opposition à une politique inflationiste. L’intérêt de cette analyse est double. D’une part ce retour vers une approche « classique » de l’économie tranche avec l’approche actuelle qui est très mathématique. D’autre part elle remet en question l’explication communément avancée de l’hyperinflation de 1923.

Sur la base de ce discours, l’origine de la politique monétaire anti-inflationiste de l’Allemagne est donc issue de la pensée de ses grands auteurs classiques, et non pas (ou pas uniquement) d’un traumatisme non guéri depuis près d’un siècle. Ceci porte une lumière complètement différente sur les motifs de la position allemande actuelle.

En tout cas, à la lecture de Faust, on comprend fort bien pourquoi Jens Weidmann n’a aucune inclinaison à suivre Mario Dragui dans sa politique méphistophélique de Quantitative Easing.

 

 

 

  1. Lire notamment les analyses de l’UPR: Assouplissement quantitatif de la BCE que va faire l’Allemagne ? À quoi joue Mme Merkel ?Bundesbank / BCE : la guerre des tranchées  

  2. Passage de Faust

    L’Empereur

    Je pressens un forfait, une monstrueuse duperie!

    Qui a falsifié ici la signature de l’Empereur?

    Un tel crime est-il resté impuni?

    Le Trésorier

    Souviens-toi! Tu l’as signé toi-même;

    Pas plus tard que cette nuit. Tu te dressais, figurant le grand Pan;

    Le chancelier vint avec nous te parler et dit:

    “Accorde-toi le plaisir de cette haute fête,

    Et fais le salut de ton peuple en quelques traits de plume”

    Tu les traças nettement, puis ceci fut durant cette nuit

    Vite multiplié par milliers par des magiciens aux mille tours.

    Pour que le bienfait profite sur le champ à tous,

    Nous avons aussitôt tamponné toute la série,

    Des coupures de dix, de trente, de cinquante, de cent sont prêtes.

    Vous n’imaginez pas quel bien cela fit au peuple.

    Regardez notre ville, d’habitude à demi-morte et moisie,

    Comme tout vit et fourmille dans le plaisir et la jouissance!”  

  3. Passage de Faust

    Avis à qui veut l’entendre:

    Le présent billet vaut mille couronnes.

    Il est garanti par la caution assurée

    D’innombrables biens enfouis dans le sol de l’empire.

    Il est présentement fait diligence pour que ces riches trésors,

    Aussitôt déterrés, servent à l’acquitter. 

  4. Le Professeur Binswanger est l’un des fondateurs de l’initiative “anti-méphistophélique” de la monnaie pleine, en Suisse. 

  5. Pour compléter les propos de Jens Weidmann, on ajoutera que Goethe a aussi décrit toutes les conséquences de cette politique méphistophélique dans la suite de Faust: exploitation de la nature et nouvelles guerres. 

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