Idées de la Tripartition sociale

Comprendre les idéaux de Liberté, Égalité et Fraternité pour les réaliser

Méphistophélès et l´Écolier d´Eugène Delacroix

« L’esprit du 11 janvier 2015 » à la lumière de Faust (2): la nature méphistophélique des mots

25 January 2015 administrateur 0 Comments

(suite de la première partie)

Manuel Valls porte également une très grande attention aux mots. Il en détaille 22 dans son étonnant Abécédaire optimiste lors de la primaire socialiste de 2011 et dans son discours du 13 janvier 2015 il assure combien « nous devons aux Français d’être vigilants quant aux mots que nous employons et à l’image que nous donnons. » – une phrase à retenir. Il est donc certain que dans un tel discours chaque mot est pesé. Que signifie cette phrase étrange ? À quels mots et à quelles images fait-il référence?

Son discours a pour objectif de présenter « l’esprit du 11 janvier 2015 ». Il en donne plusieurs approches. C’est « l’esprit de la France, sa lumière, son message universel ». C’est « la dignité, la fraternité », « l’attachement à la liberté », « le ‘non’ implacable au terrorisme, à l’intolérance, à l’antisémitisme, au racisme, […] à toute forme de résignation et d’indifférence. » C’est Paris « la capitale universelle de la liberté et de la tolérance ». C’est « ce principe [ … ] de la laïcité ». C’est « la France, c’est l’esprit des lumières. La France c’est l’élément démocratique, la France c’est la République chevillée au corps. La France c’est une liberté farouche. La France c’est la conquête de l’égalité. La France c’est une soif de fraternité. Et la France c’est aussi ce mélange si singulier de dignité, d’insolence, et d’élégance. Rester fidèle à l’esprit du 11 janvier 2015 c’est donc être habité par ses valeurs. »

« L’esprit du 11 janvier 2015 », c’est donc l’« esprit de la France » ou « l’esprit des lumières ». Devant une telle avalanche de mots, les termes de Méphistophélès déjà mettent en garde :

Car justement lorsque l’idée manque,

Un mot vient à propos pour y suppléer.

Mais, comme l’Étudiant, cherchons donc l’idée dans les mots employés .

  •  Des termes comme « dignité », « insolence », ou « élégance » ne peuvent pas définir l’« esprit du 11 janvier 2015 », tout au plus en qualifier la forme. Un esprit peut être certes digne, insolent ou élégant, mais cela ne le définit pas.
  • L’« élément démocratique » et la « République » ne sont pas non plus l’« esprit du 11 janvier 2015 ». Les institutions, les textes de lois qui composent la forme actuelle de l’État français qu’est la République, peuvent être certes considérés comme issus de l’«esprit de la France », faconnés au cours de son histoire, mais non directement cet esprit. Une telle inversion reviendrait à dire que l’ « esprit de Goethe » est « son œuvre Faust », ce qui est absurde.
  • « Liberté » « égalité », « fraternité », « laïcité » ou « tolérance » en revanche se réfèrent bien à des idées. Mais justement Manuel Valls ne les considère pas comme telles: il ne les explicite ni ne s’appuie sur leur signification. Il les présente au contraire comme des « valeurs ».

 Une question essentielle est donc : quelle est la différence entre «valeur » et « idée »?

Dans la première partie de cet article furent décrits les deux éléments d’un mot : la perception sonore (groupe de sons) et l’idée qui y est rattachée. Il s’y ajoute un troisième élément : notre rapport individuel vis à vis de ce mot qui s’exprime par nos émotions (sympathie ou antipathie)1. Pour prendre un exemple:

  • le mot « rose » est un groupe de sons (phonétique : R o z @),
  • il porte une signification, une idée ou plusieurs (Fleur du rosier / teinte d’un rouge très pâle),
  • il est l’objet aussi de mes émotions personnelles (généralement sympathie).

« Valeur » fait référence à ce troisième élément. Elle a pour origine mon individualité et est subjective : la sympathie que j’éprouve vis-à-vis de la rose n’est pas issue de la rose elle-même, mais de moi-même. Il en est de même pour les « valeurs » d’une société: elles font référence aux grands principes pour lesquels la majorité des individus de cette société éprouve une haute estime (Liberté, Egalité, Fraternité pour la société française par exemple). Mais de telles valeurs restent subjectives : d’autres groupes humains ne les partageront pas nécessairement.

L’idée en revanche est universelle et portée par le mot même. Pour la saisir il faut user de ses forces de compréhension et étudier. C’est bien ce à quoi aspire l’Étudiant : 

Mais une idée doit toujours être contenue dans un mot.

Considérer uniquement les « valeurs » est donc une logique méphistophélique : les mots ne font alors plus référence à une signification mais à un contenu émotionnel subjectif. L’incessante référence aux « valeurs républicaines» par la classe politique est ainsi un piège pour la pensée : elle conduit à ne plus chercher quelles sont les idées que portent les mots tels que « Liberté », « Egalité » ou « Fraternité ». Or ces idées sont depuis 1789 loin d’être comprises.

Prenons l’exemple du mot « Liberté » et le courant du Libéralisme qui entend appliquer ce principe dans le domaine économique. Ce courant prône ainsi l’affranchissement de toute règle dans l’exploitation des ressources naturelles et aussi dans les rapports de travail, considéré également comme une ressource. Nous en connaissons les conséquences : d’une part une sur-exploitation de la nature, d’autre part, en raison du déséquilibre des rapports de force, une concurrence exacerbée sur le marché de l’emploi, conduisant en réalité à une forme d’esclavage moderne pour le plus grand nombre des travailleurs. Dans le domaine économique, Orwell a donc tout à fait raison : la liberté, c’est l’esclavage. La liberté n’a donc pas de sens dans ce domaine. En revanche elle prend son sens dans tous les domaines de création et de diffusion des idées (littérature, presse, science, art, religion…), car la censure amène ces domaines à péricliter et disparaître. Cet exemple montre combien il est nécessaire de vraiment chercher l’idée que transmettent les mots2.

Désigner comme dignes de la plus haute estime des concepts qui ne sont même pas explicités est donc le premier procédé méphistophélique dans le discours de Manuel Valls. D’ailleurs la réalité des actes montre combien de telles « valeurs » n’ont pas de sens : le gouvernement de Manuel Valls, tout comme ses prédécesseurs, porte largement atteinte à la liberté d’expression, tout en s’en réclamant.

Le deuxième procédé méphistophélique consiste à séparer un mot de sa signification lorsque celle-ci est bien établie. C’est le cas de « laïcité », « le cœur de la République » pour Manuel Valls . Sa signification est claire : séparation de l’Église et de l’État. Mais Manuel Valls ne l’entend pas ainsi. Dans son Abécédaire optimiste, il  fait d’abord effectivement rapidement référence à la loi de 1905 et à la séparation de l’Église et de l’État, mais développe ensuite de tout autres significations: « la laïcité est synonyme du vivre-ensemble », « du respect », de « la possibilité de croire, de ne pas croire » (repris d’ailleurs dans le présent discours), du « respect des droits des femmes ». La vraie idée (séparation de l’Église et de l’État) est donc ensevelie sous des concepts sans signification (« vivre-ensemble ») ou complètement étrangers (« respect », « droits des femmes », « possibilité de croire, de ne pas croire ». Ce phénomène n’est pas du tout du seul fait de Manuel Valls: la ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem la définira aussi comme « distinguer le savoir du croire », et surtout le débat sur le port du voile en 2004 à l´Assemblée nationale fut l´occasion d´un extraordinaire florilège de variations sur ce mot. Le mot « laïcité »  est donc détaché de sa signification. La réalité des actes de Manuel Valls confirme parfaitement ce non-sens: lui-même ne respecte pas du tout l’idée de la laïcité, notamment en participant officiellement à des cérémonies de l’église catholique de béatification ou de canonisation.

Si le mot « laïcité » dans la bouche de Manuel Valls ne porte plus sa signification propre, il y est en revanche surchargé d’émotions propres à la « valeur » qu’il doit véhiculer. Manuel Valls exhorte donc les Francais à y adhérer: « La laïcité! La laïcité, parce que c’est le cœur de la République ». Il les martèle dans son discours et porte sur eux toute l’accentuation de la phrase, avec toute la gestuelle expressive qui les accompagne. Toute la République cherchera donc à appliquer cette laïcité et n’y parviendra jamais puisque un mot détaché de son sens est l’objet de toutes les interprétations possibles et contradictoires.

Le procédé de manipulation est donc en définitive simple : détacher les mots de leur signification (soit en ne la cherchant pas, soit en la remplaçant), les charger émotionellement et les utiliser comme vecteurs d’émotions pour orienter la volonté de ses auditeurs. Ceux-ci ne remarquent pas que le sens des mots leur échappe et se laissent guider par leurs émotions. Les “valeurs de la République” servent donc avant tout à en dissimuler les idées.

Tel est donc tout le sens de la phrase de Manuel Valls : « Nous devons aux Français d’être vigilants quant aux mots que nous employons et à l’image que nous donnons. » Rien de tel que ce monde de mots et d’images détachés de leur signification pour que soit suivi « un seul maître ».

Le mieux est de suivre un seul maître,

Et de jurer sur ses paroles.

Au total – tenez-vous en aux mots !


  1. Ces distinctions sont détaillées par Rudolf Steiner dans son œuvre La Philosophie de la Liberté.  

  2. D’autres billets s’attacheront à montrer combien la théorie de la Tripartition clarifie le sens des mots « liberté » « égalité », « fraternité ». 

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