Idées de la Tripartition sociale

Comprendre les idéaux de Liberté, Égalité et Fraternité pour les réaliser

Méphistophélès et l´Écolier d´Eugène Delacroix

« L’esprit du 11 janvier 2015 » à la lumière de Faust (4): interdiction de penser et conquête de l’École

25 January 2015 administrateur 2 Comments

(suite de la troisième partie)

L’« esprit du 11 janvier 2015 » est donc complet : un dogme, des origines, un moment fondateur, une portée universelle, des valeurs, une église, un grand prêtre, des ouailles.

Comment veut-il s’imposer et conquérir la « France » ?

Manuel Valls en détaille les premières mesures.

  • Intervention militaire pour apporter « des réponses […] là où les groupes terroristes s’organisent […] au Mali […] en Irak »
  • Renforcement des services de renseignement :

- juridiquement (« un prochain projet de loi quasiment prêt  visera à donner aux services tous les moyens juridiques pour accomplir leurs missions ») ;

- extension de la surveillance des « personnes suspectes d’activités criminelles »

- suivi permanent des « terroristes condamnés » ;

- focus sur la jeunesse : nouvelle formation des « services de la protection judiciaire de la jeunesse », création d’une nouvelle unité de renseignement, et création d’un nouveau fichier.

  • La grande bataille de l’éducation : « mobilisation totale » des recteurs d’académie1 pour mener « cette bataille que nous devons gagner, celle de la pédagogie auprès de notre jeunesse » pour la défense de « [nos] valeurs » (traduction « de nos dogmes »). : « Avec un message d’exigence. Un message qui doit répercuter à tous les niveaux de l’éducation nationale, autour du seul enjeu qui importe: la laïcité! La laïcité! La laïcité, parce que c’est le cœur de la République et donc de l’école. »

Sont donc prévus guerre à l’extérieur et contrôle accru à l’intérieur, sous couvert de lutte contre les « terroristes » (dont la définition est de nouveau pas exposée). Grands sont donc les risques d’un Patriot Act  à la francaise et d’une guerre sans fin contre le monde musulman dans une logique de « Choc des civilisations ».

 Mais les termes guerriers relatifs à l’éducation doivent également attirer l’attention : « mobilisation », « bastion », « bataille »… Une nouvelle croyance doit en effet avant tout préparer l’avenir et former au plus vite les esprits des générations futures. En voulant placer « la laïcité [au] cœur de la République et donc de l’école », Manuel Valls suit parfaitement les préceptes de Méphistophélès. Mettons-nous à la place des professeurs : comment expliquer aux élèves un mot comme « laïcité » qui, nous l’avons vu, est vidé de son sens, menant à toutes les interprétations possibles et imaginables ? Ils ne pourront que « s’en tenir aux mots » des programmes scolaires en l’occurence. Les élèves ne pourront pas non plus faire autrement. Il s’installera donc un certain esprit : celui de ne pas se poser de questions, de ne pas chercher le sens des mots, de se contenter « de suivre [le] seul maître » qui a écrit les programmes. Les mots et les concepts, ne seront alors plus qu’utilisés mécaniquement et de façon abstraite:

Au total – tenez-vous en aux mots !

Ce conseil ou plutôt cette adjonction de Méphistophèlès définit donc au mieux ce qu’est « l’esprit du 11 janvier 2015 ». On comprend toute l’importance de l’école.

Ce virage est confirmé par les annonces du Président Francois Hollande. En déclarant l’« acte II de la refondation de l’école», il se donne pour objectifs la « transmission des valeurs », l’« autorité du maître » et la « fermeté ». Il appelle à des « réserves citoyennes », terme militaire, c’est-à-dire à la mise en place, dans chaque académie, de groupes de volontaires qui pourront intervenir en soutien dans les établissements. Quels seront bien ces volontaires et quel sera leur rôle? Que signifie “refondation” de l’école? Ces questions restent pour l’instant sans réponse.

La Ministre Najat Vallaud-Belkacem quant à elle le dit très clairement lors des questions au gouvernement à l’Asemblée nationale le 14 janvier 2015. Elle décrit d’abord les cas remontés d’incidents lors de la minute de silence organisée dans les établissements scolaires, cas de surveillance nationale des élèves par leurs enseignants. Sa conclusion résume toute cette étude :

« Oui, l’école est en première ligne, elle sera ferme pour sanctionner, pour créer du dialogue éducatif y compris avec les parents car les parents sont des acteurs de la co-éducation. L’école est en première ligne aussi pour répondre à une autre question car même là où il n’y a pas eu d’incidents il y a eu de trop nombreux questionnements de la part des élèves. Et nous avons tous entendu les « Oui je soutiens Charlie, mais.. Pourquoi les deux poids, deux mesures ? Pourquoi défendre la liberté d’expression ici et pas là ? » Ces questions nous sont insupportables surtout lorsqu’on les entend à l’école qui est chargée de nous transmettre des valeurs et il nous faut nous interroger sur notre capacité à le faire. C’est ce que le premier ministre a fait devant les recteurs hier, c’est pour la raison pour laquelle je mobilise l’ensemble de la communauté éducative pour que nous ne répondions pas par des discours mais par des actes forts. Merci. »

(applaudissements nourris)

Conclusion de l’étude

 La nature des mots comme dans le discours de Manuel Valls est méphistophélique : il ne faut surtout pas les appréhender avec leur idée d’origine, car ils en ont été vidés. Avec de tels mots est bâtie une nouvelle croyance, avec le dogme de « l’esprit du 11 janvier 2015 » comme pierre de fondation. Les institutions républicaines, avec l’école en premier lieu, doivent en être l’église. Tel est le résumé de cette analyse du discours de Manuel Valls.

Le procédé n’est pas nouveau. L’Histoire a montré comment, au nom de tels mots, furent lancées des guerres au nom de la paix, fut justifiée la barbarie pour la civilisation ou encore bâties des dictatures en se réclamant de la liberté dans une logique toute orwellienne.

Une telle manipulation s’inscrit aujourd’hui dans des techniques de manipulation des populations sans aucun doute très élaborées.2

L’« esprit du 11 janvier 2015 » de Manuel Valls est le « Tenez-vous en aux mots ! » de Méphistophélès, la séparation des mots de leurs idées et en revanche leur attachement à des « valeurs », ces bombes émotionnelles, que nous sommes sommés de ressentir. Cet esprit conduit à l’interdiction de penser. L’éducation en est la bataille majeure et l’école est en danger. Toute la réponse à y donner est contenu dans l’éclair de lucidité de l’Étudiant:

Mais une idée doit toujours être contenue dans un mot.

 


  1. La prime des recteurs a d’ailleurs opportunément augmenté de 10.000 € le 23.12.2014  

  2. La programmation neurolinguistique, appelée aussi PNL, est un procédé de manipulation utilisé fréquemment dans la propagande politique. Voulez-vous un petit lavage de cerveau neurolinguistique sur l’école et la formation? Attaque contre l’école et l’Eglise par Judith Barben. 

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Comments

  1. Denis_M
    27 January 2015 - 15 h 09 min

    J’ai été tout à fait intéressé par votre analyse – à la fois sur le fond et sur la forme.
    Pour ma part, je travaille depuis longtemps sur le discours des députés et vous m’avez d’ailleurs fait l’honneur de citer l’un des articles de mon blog ( florilège sur la laïcité ).
    le sous-titre dudit blog reprend une phrase de René Char :
    “Les mots savent de nous des choses que nous ne savons pas d’eux.”
    Il me semble que votre analyse renforce cette idée et ouvre la voie à la reconnaissance d’une dimension symbolique dans le discours des politiques.
    Voir la synthèse actuelle de mes recherches en la matière dans
    http://karlcivis.blog.lemonde.fr/presentation-du-blog/plaidoyer-pour-le-debat-dassemblee/

    • administrateur
      27 January 2015 - 18 h 20 min

      Votre travail est remarquable. Il est de vrai salut publique et mon article ne pourrait être mieux illustré. Vous en partagez, je pense, la question que vous exprimez dans les termes suivants:
      « Qu’est-ce qu’ils disent les mots des députés ? Qu’est-ce qu’ils savent que nous ne savons pas ? Ils disent qu’on les a posés là pour qu’ils donnent corps, forme, force, vie et chair à la loi. Qu’ils sont là, justement, pour donner sens à la loi ; mais que le sens en question n’est pas forcément celui que l’on croit – celui que nous ont inculqué les experts, celui auquel nous sommes habitués ( résignés ?). »

      Votre travail est fascinant à découvrir (et je n´ai fait que pour l´instant le survoler), parce qu´effectivement se plonger dans les 18000 pages du “Compte rendu intégral” ne vient pas à l´esprit de tout un chacun, alors que justement c´est le coeur de notre système politique. Il nous donne une vision de ce monde de mots qu´est le Parlement. Celui-ci, hélas, semble trop bien porter son nom : l´endroit où l´on parle. Vos recherches rendent lancinante la question : mais pour dire quoi, au juste ?

      Votre blog est en effet une mine, qui me semble sans fond, de ces mots maltraités et que j´ai nommés méphistophéliens, ou alors en voie de l’être. Votre série d´articles sur les «variations » (sur intégration, naturalisations, identité, laicité, modèle, francais, national, républicain … ) illustre combien tous ces mots perdent leur sens dans ces débats et comment on leur en prête parfois de bien étonnants.

      Il en ressort bien la toute première exigence à avoir envers nos députés : De la clarté ! Que les mots aient leur sens ! Car la démocratie n´a pas besoin de ces avalanches de mots, mais d´idées claires.

      Merci encore pour votre commentaire et tout votre travail inspirateur.

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