Idées de la Tripartition sociale

Comprendre les idéaux de Liberté, Égalité et Fraternité pour les réaliser

Böhmermann

Comment la satire démonte le bloc médiatique en Allemagne et le cimente en France

24 March 2015 administrateur 0 Comments

 

En Allemagne une remarquable satire a mis sens dessus dessous la scène médiatique en renversant complètement une tentative de diffamation portée contre le ministre de l’économie grec Yánis Varoufákis. Très peu commentées en France, les circonstances de cette satire méritent d’être étudiées car elles dévoilent les techniques de la propagande médiatique et aussi, en comparaison, elles éclairent les conséquences de l’affaire Dieudonné en France et de son utilisation par le pouvoir.

 

En Allemagne les deux principaux fronts médiatiques sont actuellement, d’une part, les enjeux géostratégiques de la crise ukrainienne et, d’autre part, la crise de confiance dans l’euro, cristallisée dans la politique à mener envers la Grèce. Comme en France, il y a un très large consensus entre les principaux journaux, des populaires aux « sérieux », ainsi que les chaînes de télévisions, publiques ou privées. Jour après jour cette coalition médiatique multiplie donc les articles et émissions hostiles envers la politique de Moscou et défend aussi pied à pied la politique d’austérité imposée à la Grèce.

Face à ce parti pris des médias dominants, la révolte des lecteurs et téléspectateurs est incisive : déluge de commentaires pour dénoncer cette propagande, multiples blogs de vigilance médiatique ou bien démonstrations devant les locaux des médias concernés (en allemand).

Ce front de condamnations a aussi un allié de choix au sein même des médias : les émissions satiriques. Ces émissions jouissent d’un espace de liberté sur les chaînes de télévision qui n’existe plus en France. Quelques échos, notamment des émissions mémorables de “Die Anstalt” (“L’Institution”), ont réussi à traverser la frontière franco-allemande : propagande sur la crise ukrainienne ou implication occidentale lors des manifestations de Maïdan. Une autre émission (en allemand) eut un retentissement particulièrement important : dénonçant la collusion des élites des médias allemands avec les think tanks américains, elle fut attaquée en justice par le chef rédacteur de l’hebdomadaire “Die Zeit”. Cela se révéla complètement désastreux : non seulement la justice ne suivit pas sa demande de retirer la vidéo du Net, mais surtout cette tentative de censure attisa de plus belle les critiques.

 

Émotions autour d’une vidéo de Y. Varoufákis

Il est possible qu’un vrai tournant se soit produit la semaine passée avec le succès retentissant d’une autre émission satirique qui ne s’est pas cantonnée à la fenêtre télévisuelle dédiée, mais s’imposa magistralement dans le débat politique.

L’histoire en est assez enchevêtrée. Pour l’expliquer, il faut d’abord en présenter l’arrière-plan. Les relations très tendues entre la Grèce et l’Allemagne, pays dont les destins économiques sont actuellement aux antipodes font que le ministre grec des finances Yánis Varoufákis du gouvernement Tsípras n’a pas particulièrement bonne presse outre-Rhin. Or le 15 février dernier est mis en ligne sur Internet une vidéo d’une conférence de 2013 de Y. Varoufákis (non encore ministre à l’époque et inconnu du grand public). Le clou de cette vidéo : à la 40e minute, Y. Varoufákis analyse les erreurs passées du gouvernement grec en 2010 en assurant qu’il aurait fallu alors se déclarer en faillite et laisser l’Allemagne se débrouiller seule pour sauver ses propres banques, donc leur faire un « doigt d’honneur ». Et il joint le geste à la parole. Le passage est rapidement remarqué et la vidéo qui semble discréditer le ministre grec est commentée dans plusieurs médias.

Dimanche 15 mars, Y. Varoufákis est invité dans la principale émission politique sur la chaîne publique ARD (6 millions de spectateurs). Au cours de l’entretien, l’animateur, Günther Jauch, lui présente le passage vidéo en question, mais tronqué et sans en préciser le contexte (notamment la date) : le téléspectateur non averti a ainsi l’impression que c’est une vidéo récente, que son contexte est la crise actuelle et non celle de 2010 et que la volonté de Yánis Varoufákis est clairement offensante. L’air sévère, Günther Jauch demande au ministre des explications. Y. Varoufákis soutient que c’est un montage. Stupeur sur le plateau. Le lendemain le journal populaire Bild Zeitung (tirant à 2 millions d’exemplaires) titre : « Varoufákis, le menteur » (en allemand). Le chef du groupe parlementaire de la CDU, parti d’Angela Merkel, Volker Kauder, déclare (en allemand) : “il n’est pas acceptable qu’un membre du gouvernement mente à la télévision allemande, comme Monsieur le Ministre des Finances l’a fait”. L’affaire prend des proportions de scandale d’État.

Quatre jours plus tard, coup de théâtre : le comique Jan Böhmermann apparaît magistralement sur le devant de la scène en mettant en ligne une vidéo (sous-titrée en anglais et … en grec), où il assure être l’auteur de toute la manipulation pour les besoins d’un clip réalisé en février et que son équipe aurait détourné la vidéo originale, image à l’appui. Stupeur de nouveau : vrai ou faux ? Un jour plus tard, nouvel épisode : la chaîne ZDF annonce que la vidéo de Jan Böhmermann est une satire. De nouveau : vrai ou faux ? Face à toutes ces informations contradictoires, tous les scénarios sont possibles : quelle est la vérité ? La vidéo incriminée est-elle effectivement fausse ? Jan Böhmermann entre-mêle-t-il magistralement fiction et réalité et sa vidéo est-elle elle-même un canular ? De multiples articles et commentaires traitent le sujet. De nouvelles déclarations et vidéos s’enchaînent. La situation devient complètement chaotique.

 

Le fond du problème

Mais dans ce chaos le fond du problème finit tout de même par être atteint. Même si le geste de Yánis Varoufákis est de nouveau reconnu comme véridique, il passe à l’arrière-plan pour devenir un détail. Pris dans le contexte du discours, ce geste n’était ni agressif ni offensant mais somme toute anodin. En revanche c’est l’utilisation de ce geste par la rédaction de Günther Jauch qui pose problème : en tronquant le document original sans en donner le contexte, celle-ci ene ffet a violemment attaqué le ministre du gouvernement grec pour le discréditer. Jan Böhmermann le dénonce lui-même dans la conclusion de sa vidéo :

« Chère rédaction de Günther Jauch : Yánis Varoufakis a tort. Vous n’avez pas falsifié la vidéo. Vous avez seulement isolé la vidéo de son contexte et vous avez avez pointé du doigt un homme politique grec devant la télévision pour que maman et papa se mettent en colère après leur film policier du dimanche soir : “Cet étranger, qu’il dégage de l’Europe! Il est pauvre et nous prend notre argent! Ici , c’est nous les chefs !“

« C’est ce que vous avez fait.

« Et le reste, c’est nous. »

« Et le reste ne joue en fait aucun rôle. Tel est en fait le message de la vidéo de Jan Böhmermann », commente Die Zeit. Cette vidéo de 10 minutes a effectivement complètement renversé la situation en focalisant le débat sur le vrai problème : la manipulation réalisée par la principale émission politique allemande. Le journal populaire Bild Zeitung est également discrédité dans cette affaire. C’est au tour de Günther Jauch d’être remis en question et certains de ses confrères demandent même sa démission (en allemand et en allemand).

En revanche Yánis Varoufakis sur Twitter a remercié l’équipe de Jan Böhmermann :

« Humour, satire & self deprecation are great solvents of blind nationalism. We politicians need you badly (Humour, satire et autodérision dissolvent au mieux le nationalisme aveugle. Nous les politiciens avons grand besoin de vous.) »

Le Frankfurter Allgemeine Zeitung, quotidien majeur de la presse allemande, titre “Le mensonge des images réelles” (en allemand) et commente :

« La satire de Jan Böhmermann n’était donc qu’une plaisanterie. Mais beaucoup de journalistes n’ont toujours pas compris qu’il n’est pas nécessaire de mentir pour ne pas dire la vérité. […] Celui qui veut vraiment dire la vérité doit montrer des images non seulement authentiques, mais aussi justes. »

 

Humour en France et en Allemagne : comparaison entre Dieudonné et Böhmermann

Quel regard peut-on porter de France sur cette affaire ? De part et d’autre du Rhin les populations sont confrontées au même rouleau compresseur des médias dominants : les médias français (exemple) n’ont absolument rien à envier à leurs confrères allemands (exemple) dans la conduite de campagnes diffamantes envers des communautés ou des personnalités ciblées. Elles utilisent les mêmes techniques de manipulation. On ne s’étonnera donc pas que les rares commentaires en France sur l’affaire Böhmermann, du Nouvel Obs et au Figaro, passent complètement sous silence la manipulation commise par la rédaction de Günther Jauch : cela éclairerait bien trop leurs lecteurs.

En revanche le rôle de la satire face à ce rouleau compresseur est bien différent en France et en Allemagne.

En France le succès de Dieudonné montre combien la dérision et la satire peuvent avoir aussi un grand impact. Dieudonné est en frontale opposition envers le pouvoir en place, opposition qui débouche sur une escalade avec, d’un côté, les procès à répétition et les mesures de censure prises par le gouvernement, et de l’autre côté l’art de la provocation très bien maîtrisé par l’homme de scène. Aujourd’hui cependant l’enjeu premier pour le pouvoir est de maintenir son emprise sur la population captive, cette grande majorité des Français qui s’informent toujours exclusivement à travers les médias dominants. Or il est très facile pour le pouvoir de s’appuyer sur la polarisation recherchée par Dieudonné lui-même sur des thèmes socialement explosifs. Avec l’aide des médias le pouvoir braque donc sur l’homme de scène tous les feux des projecteurs, monte en épingle cette opposition et crée un climat hystérique national. Au final un tel conflit fait tout à fait le jeu du pouvoir et stabilise son autorité envers la population captive. En effet, d’une part le pouvoir rassemble autour de lui face à l’adversaire désigné. D’autre part le but final n’est évidemment pas de poursuivre Dieudonné, ce qui est anecdotique, mais de s’en servir pour justifier des mesures liberticides prises en son nom et donc d’accentuer l’emprise des médias sur la population. D’autres voix alternatives bien moins faciles à contrôler sont et seront ainsi plus facilement étouffées. Volontairement ou involontairement, Dieudonné sert donc le pouvoir. La réciproque est aussi juste mais elle est anecdotique. Ainsi, si Dieudonné remercia (à juste titre) Manuel Valls d’être son meilleur attaché de presse, c’est surtout Manuel Valls qui devrait remercier Dieudonné d’être son meilleur épouvantail qu’on peut régulièrement agiter pour faire passer les lois désirées. Véritablement visée et victime dans cette manipulation est donc la liberté d’expression en France.

En Allemagne, Böhmermann est à l’opposé de cette logique de confrontation frontale. Au lieu de s’opposer au pouvoir, il le démasque. Il ne s’attache pas à dénoncer « qui » détient le pouvoir, mais « comment » est détenu ce pouvoir. Il ne cherche pas à attirer l’attention dans une sur-enchère de la provocation mais pointe du doigt précisément les ficelles de ce pouvoir. En dévoilant les techniques de manipulation, sa remarquable vidéo de 10 petites minutes a ainsi ouvert bien des yeux et a sans doute rendu impossible l’emploi à l’avenir de telles méthodes. Il a ouvert un vrai débat sur l’utilisation faite de ces images qui peuvent mentir tout en étant réelles. Bref il réussit à ne pas tomber dans le piège de la polarisation mais à adresser un message que la population captive des médias peut également entendre et qui lui donne une clé pour se libérer elle-même des chaînes de la manipulation.

Böhmermann et Dieudonné sont donc à l’opposé pour ce qui est des conséquences de leurs satires : le premier contribue à desserrer l’emprise du pouvoir en en montrant les ficelles, le deuxième à accentuer cette emprise dans une logique d’escalade. Cette satire venue d’Allemagne nous permet ainsi d’éclairer la situation en France.

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