Idées de la Tripartition sociale

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Barrage de Monteynard

Du FN à l’UPR: lignes de fractures et perspectives politiques en France

3 March 2016 administrateur 0 Comments

Comment comprendre l’évolution de la vie politique en France des 10 dernières années? Quels sont les vrais clivages politiques aujourd’hui? Quelle est la signification du vote FN ? Quelles sont les perspectives pour les prochaines élections ? De nombreuses analyses parfois contradictoires ont été écrites pour répondre à ces questions importantes. Mais généralement elles se basent sur des observations sommaires comme les  résultats nationaux ou régionaux des élections. Si ces résultats sont très importants puisqu’ils déterminent les vainqueurs des scrutins, ils sont cependant trop grossiers pour saisir tous les renseignements que fournit une élection. Il faut donc changer de perspective et s’intéresser aux résultats plus détaillés avec l’aide d’outils statistiques appropriés.

Cet article repose sur des analyses statistiques des résultats par circonscriptions de 5 élections de 2007 à 2015. Son objectif est double : d’une part décrire l’évolution des lignes de fracture politique aujourd’hui et d’autre part saisir les tendances cachées au sein du premier parti de France, les abstentionistes.

Cet article utilise certains outils statistiques sans doute peu familiers à beaucoup de lecteurs. L’auteur a essayé d’en expliciter succintement le principe sans donner des développements qui auraient dépassé le cadre de cet article. Les abbréviations suivantes ont été utilisées: PS: Parti socialiste, LR: Les Républicains, FN: Front National, DLR: Debout la République, UPR: Union Populaire Républicaine, SP: Solidarité et Progrès.

 

Analyse des suffrages exprimées

Les données utilisés sont les résultats des élections par circonscription publiés par le Ministère de l’Intérieur en France métropolitaine1. L’étude repose sur les variations des résultats entre les circonscriptions. Les corrélations de ces variations entre elles ont été étudiées par une analyse en composantes principales (ACP)2. Il s’agit d’un outil statistique permettant de structurer des données en analysant leur corrélation. Un exemple simple est la corrélation entre le vote pour le PS et pour LR : on attend qu’un fort vote pour le PS soit corrélé avec un faible vote pour LR (ou le contraire). Mais d’autres corrélations sont plus difficiles à prévoir : à quelle autre tendance politique est corrélé le vote Front National ? Est-ce que le taux d’abstention est corrélé avec des votes particuliers ? Telles sont les questions auxquelles permettent de répondre les analyses conduites.

Le tableau 1 détaille les coordonnées des deux principaux vecteurs issus de l’analyse ACP. Ces deux vecteurs permettent d’expliquer à eux deux 65% à 85% des variations des votes entre les circonscriptions. Leur interprétation dévoile donc deux lignes de clivage prépondérantes.

Le 1er vecteur oppose les sensibilités de gauche (PS et divers gauche) et de droite (LR et divers droite) (voir tableau 1a). Il correspond donc au clivage classique droite-gauche. Le centre et les écologistes sont peu concernés par ce clivage. Les partis d’extrême-droite et d’extrême-gauche sont généralement aussi peu concernés : à l’exception des élections en 2012, les votes extrême-droite et extrême-gauche sont peu opposés entre eux. Cette observation est a priori étonnante : on aurait attendu en effet que les votes pour les partis extrêmes accompagnent le clivage droite-gauche. Enfin l’importance de ce clivage droite-gauche décroît fortement : entre 42% et 58% avant 2012, et seulement entre 26% et 32% après 2012.

Tableau 1 : coordonnées des deux vecteurs les plus importants issus de l’analyse ACP effectuée pour les élections de 2007 à 2015. Le pourcentage indiqué (dernière ligne des tableaux) est le poids des vecteurs, donc l’importance du clivage. En gras sont indiquées les principales composantes de ces vecteurs. En jaune sont relevées les valeurs négatives et en vert les valeurs positives. Note : Le poids des petits partis (DLR, SP ou UPR) ainsi que celui des votes blancs ou nuls sont proches de 0 et ne sont pas détaillés.

Tableau 1a: clivage entre la droite et la gauche

Tableau 1a: clivage entre la droite et la gauche

 

 

 

 

 

 

Tableau 1b: clivage entre les votes conventionnels et alternatifs.

Tableau 1b: clivage entre les votes conventionnels et alternatifs.

Le 2nd vecteur est plus complexe (tableau 1b). En 2007 et 2010 il montre un clivage entre, d’un côté les votes pour l’extrême-droite e ett extrême-gauche et l’abstention, de l’autre côté les votes pour la gauche, les écologistes, le centre et la droite. Ces derniers partis ont alternativement occupé le gouvernement au cours des dernières décennies. La corrélation des votes extrême-droite, extrême-gauche et abstentions confirme le peu d’influence du clivage droite-gauche dans ces votes. Il s’agit d’un vote pour une alternative. Dans des buts de simplification de la suite de cet article, sera appelé « conventionnel » le vote pour les partis de gouvernement (gauche, écologistes, centre et droite)3. Par opposition seront appelés « alternatifs » les autres votes: pour l’extrême-droite, l’extrême-gauche, des petits partis ou des votes blancs ou nuls. Le 2nd vecteur correspond donc au clivage conventionnel-alternatif.

Depuis 2012 ce 2nd clivage a profondément évolué. La part de l’extrême-droite devint très forte, celle de l’abstention et de l’extrême-gauche futfortement réduite. Par ailleurs l’importance de ce clivage alternatif – conventionnel a fortement augmenté: entre 25% et 33% avant 2012 et entre 51% et 55% après 2012. Entre 2007 et 2015 les rapports d’importance entre les deux clivages se sont donc inversés.

Ces analyses statistiques permettent donc de mesurer l’importance relative des deux principaux clivages de la vie politique en France. En 2007 et 2010, le clivage droite-gauche domine. En 2012 a lieu un profond bouleversement et le clivage conventionnel-alternatif devient alors prépondérant. Ce clivage évolue aussi en se focalisant sur l’extrême-droite. A la lumière de ces résultats le vote pour l’extrême-droite n’est donc pas un vote axé sur un programme de droite, mais sur la recherche d’une alternative. Ces observations rejoignent le glissement économique et social du FN qui présente aujourd’hui un programme proche de la gauche. Par ailleurs elles confirment l’évolution du paysage politique vers l’instauration d’un « front républicain » contre le Front national. De nombreuses déclarations des responsables des partis conventionnels explicites sont allées dans ce sens (exemple).

 

Analyse de l’abstention

Les taux d’abstention ont beaucoup évolué entre les différentes élections étudiées : 16,2% en 2007, 53,6% en 2010, 20,5% en 2012 et 50,1% en 2015. Il est possible d’analyser statistiquement les orientations politiques de ces électeurs (même s’ils ne sont pas exprimés!) par l’intermédiaire de la corrélation entre le taux d’abstention et les résultats dans les circonscriptions. L’idée est la suivante : une corrélation positive entre le score d’un parti et le taux d’abstention signifie que les électeurs de ce parti se sont peu mobilisés. Par exemple les régions où on vote fortement pour l’extrême-gauche ont souvent un fort taux d’abstention (faible mobilisation des électeurs potentiels). Potentiellement un grand réservoir de voix parmi les abstentionistes reste ainsi disponible pour ce parti pour des élections ultérieures. Au contraire, un taux de corrélation négatif, signifie une forte mobilisation des électeurs mais le réservoir de voix potentielles est faible.

L’évolution de ce taux de corrélation est détaillée dans le graphique 1 selon la distinction entre partis  conventionnels et alternatifs.

• Pour les votes conventionnels (graphique 1a), la mobilisation des électeurs est constante pour la droite et le centre mais oscille pour les partis de gauche et écologique (versatilité des électeurs). La mobilisation des électeurs a cependant fortement baissé entre 2007 et 2015.

• Pour les votes alternatifs (graphique 1b), la tendance globale est inverse avec une faible mobilisation des électeurs. Cette mobilisation s’améliore cependant au fil des années. Le taux de corrélation est toujours positif pour l’extrême-gauche (faible mobilisation des électeurs). Remarquable est l’évolution de l’extrême-droite : alors qu’en 2007 la mobilisation est la plus faible par rapport à tous les autres partis, elle diminue au fil des élections et devient la plus forte en 2015.

 

Graphique 1 : coefficient de corrélation entre le taux d’abstention et les résultats des tendances/partis politiques en fonction des élections.

Graphique 1a : votes conventionnels

Graphique 1a : votes conventionnels

Graphique 1b: votes alternatifs

Graphique 1b: votes alternatifs

Ces observations permettent de comprendre les grands changements des dernières années. En 2007 et 2010 les abstentionistes provenaient tout particulièrement des circonscriptions votant fortement pour des partis de l’extrême-droite. Ce potentiel de voix a été mobilisé avec succès à partir de 2012 par le FN qui a fortement augmenté ses suffrages (de 3,8 millions en 2007 à 6,0 millions en 2015). Cela a conduit au basculement du clivage droite-gauche vers le clivage conventionnel-alternatif qui a été expliqué en première partie. Les causes de ce succès du FN sont doubles. D’une part la dégradation économique continue et le mécontentement général augmente le vote alternatif. D’autre part les médias et la scène politique en très grande majorité présentent le FN comme la seule alternative. Le Front de Gauche joue le jeu du Front républicain et appelle à voter le PS, se ralliant donc ainsi aux partis conventionnels. Le FN s’est “dédiabolisé” entre-temps et peut donc occuper le terrain du vote alternatif tout seul, avec l’aide des médias qui focalise l’attention sur lui.

Cependant cette évolution semble avoir atteint ses limites. Le taux de corrélation du FN avec le taux d’abstention est en 2015 le plus bas de tous les partis politique: son réservoir de voix est donc devenu très limité pour les élections à venir. Cette observation confirme l’existence d’un « plafond de verre » pour le FN.

Le vote alternatif ne se limite pas au FN et à l’exrême-droite mais s’étend aussi aux petits partis. DLR et SP ont des taux de corrélation autour de 0 et ne semblent donc pas avoir de réserve de voix. Le cas de l’UPR est tout autre. Les deux élections auxquelles a participé ce parti montrent une forte corrélation de ses électeurs avec les abstentionistes, à des taux équivalents à ceux de l’extrême-gauche. L’UPR a donc un fort potentiel de votes auprès d’abstentionistes. Par ailleurs des analyses ciblées (non détaillés dans cet article)  montrent qu’il n’y a pas de corrélation entre les électeurs de l’UPR et ceux de l’extrême-gauche ou du FN (ni avec aucun autre parti d’ailleurs). Ce fort potentiel de votes de l’UPR est donc un phénomène distinct des votes pour le FN et l’extrême-gauche et semble toucher un tout autre électorat.

 

Conclusion

Les analyses effectuées ont montré que le paysage politique en France est partagé entre deux clivages majeurs: le clivage droite-gauche et le clivage entre le vote conventionnel (pour l’un des partis traditionnels de gouvernement) et le vote alternatif (pour un parti qui n’a jamais été au gouvernement ou bien un vote blanc). Ces clivages ont été bouleversés en 2012: la polarisation jusqu’à lors prédominante droite-gauche est devenue secondaire par rapport au clivage conventionnel-alternatif.

Au sein du clivage conventionnel-alternatif le vote alternatif augmente en raison du mécontentement général et le vote conventionnel diminue. Quel est la forme que prend ce vote alternatif? Depuis 2012 les votes alternatifs se sont concentrés vers le Front national et délaisse l’extrême-gauche. Le FN occupe en effet l’espace de l’alternative politique tout seul grâce à la focailisation sur l’opposition entre les deux fronts : Front national et Front républicain.

Mais ces deux fronts ne sont qu’une façade artificielle issue de la focalisation médiatique.  Le vrai clivage reste entre les votes de soutien aux partis de gouvernement et les votes cherchant une alternative. Les analyses de cet article effectuées sur les abstentionistes ont montré que le FN mobilise  aujourd’hui au maximum ses électeurs potentiels et ses marges de progression sont réduites. L’augmentation continue du vote alternatif ne se déversera pas vers le FN.  La tentative de détourner le flot des votes alternatifs vers le FN grâce à sa polarisation médiatique semble donc échouer. Les électeurs  grossissent les rangs des abstentionistes.

Les élections de 2014 et 2015 montrent que seuls deux partis ont aujourd’hui un réservoir de voix importants auprès de ces abstentionistes. D’une part l’extrême-gauche qui, élection après élection, n’arrive pas à mobiliser ses électeurs potentiels. D’autre part l’UPR qui est confrontée aux barrages de la très faible médiatisation mais qui apparaît comme le parti ayant une perspective de progression la plus élevée auprès du vote alternatif.

On peut saisir la situation actuelle par une image. En raison de la dégradation économique du pays les votes alternatifs grossissent continuellement comme des petits ruisseaux dans un massif montagneux.  Le FN, fortement aidé par les médias et les autres partis politiques qui lui laissent la place libre, tente de détourner ces flots dans sa direction. Mais les flots ne vont pas dans cette direction et s’arrêtent en chemin, gonflant les rangs des abstentionistes. L’UPR semble en revanche proche de ces abstentionistes au vu de la corrélation démontrée. Mais les médias dressent de puissants barrages de silence qui retiennent ces votes alternatifs dans un lac de rétention. Ainsi gonflent les rangs des abstentionistes, dans la méconnaissance entretenue d’alternatives politiques.

Il est possible à l’avenir que ces puissants barrages ne suffisent plus. De fortes consolidations à cet ouvrage sont alors sous nos yeux aujourd’hui bâties sous la forme des lois anti-démocratiques et restreignant les libertés individuelles, de la tentative (échouée) de révision de la Constitution à la loi Urvoas sur les nouvelles règles électorales.


  1. Cette analyse a été effectuée pour les élections au 1er tour présidentielles de 2007 et 2012, des élections régionales de 2010 et 2015 et de l’élection européenne de 2014. La Corse et les DOM-TOM n’ont pas été pris en compte en raison des particularités de ces régions, telles la présence de forces politiques spécifiques. Pour les élections régionales et européennes les partis politiques ne sont pas tous présents indépendamment sur tout le territoire. Les partis ont donc été regroupés en tendances politiques sur la base du classement du ministère de l’intérieur :

    • extrême gauche (NPA, FO, FdG, Communistes)
    • gauche (PS et autres listes divers gauche)
    • écologistes (EÉLV, autres listes écologistes)
    • centre (MODEM) – non présente aux régionales de 2015
    • droite (LR – ex-UMP -, autres listes divers droite)
    • extrême droite (FN, autres listes extrême droite).

    D’autre part des petits partis spécifiques ont également été considérés : DLR (présent à la présidentielle de 2012 et aux régionales de 2015), Solidarité et Progrès (présidentielle de 2012) et UPR (européennes de 2014 et régionales de 2015). Enfin l’abstention et les votes blancs et/ou nuls ont été pris en compte. 

  2. Les résultats par circonscription à chaque élection forment un nuage de N points dans un espace mathématique à n dimensions (n = nombre de listes ou tendances politiques). L’analyse en composantes principales (ACP) est un outil statistique permettant de structurer un tel nuage en analysant les variations des résultats entre les circonscriptions. Par l’étude des corrélations entre ces variations sont déduits des vecteurs correspondant à des axes principaux de ce nuage. Ces axes principaux correspondent aux clivages politiques sous-jacents à l’élection étudiée. 

  3. Ce vote pourrait aussi appelé “conservateur” puisqu’il tend à perdurer l’ordre politique établi. Mais “conservateur” a une connotation historiquement à droite, donc pour éviter des malentendus le terme “conventionnel” a été préféré. 

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